Halte aux Marées Vertes

Intervention d'André Ollivro devant la Cle du Sage

12 mars 2020 à 07:37

Demande de l’EARL La Roche Martin à Hillion, soumise à enregistrement pour la construction d’une extension de porcherie sur racleur, la construction d’une fumière de réception de la phase solide et la mise à jour de la gestion des déchets et du plan d’épandage.

 

 L’association Halte Aux Marées Vertes vous a adressé la contribution qu’elle a déposée dans le registre de consultation publique à Hillion, le lundi 24 février dernier.

Mon propos n’est donc pas de revenir sur tous les éléments exposés.

Nous avons par ailleurs attiré l’attention sur le dossier Le Corguillé à HIllion mais ce qui importe c’est que ces 2 dossiers, Le Corguillé et La Roche Martin, sont de même nature. Mme Charra de la Cooperl, qui prépare les dossiers, se contente de boucher des trous dans un dossier qui ne change pas, Les mêmes fautes d’orthographes se retrouvent d’un dossier à l’autre. En page 4 on peut lire « les communes du plan d’épandage sont Hillion (XX %), Coëtmieux (XX %), Pommeret (XX%) et Yffiniac (XX %) ». Elle a oublié d’indiquer les surfaces d’épandage sur chaque commune.

 

Ces deux dossiers de porcherie, comme beaucoup d’autres, relèvent d’une même logique pervertie.

 

1er constat : une focalisation fallacieuse sur l’azote

Depuis que les marées vertes sont apparues et sont venues questionner la pertinence de notre modèle agricole, depuis les années 80 donc, la profession agricole a fait en sorte de focaliser l’attention, de focaliser les débats et donc de focaliser la réglementation sur l’azote. Mais il faut quand même remettre les pendules à l’heure : l’azote n’est que l’arbre qui cache la forêt de toutes les pollutions variées imputables à ce système agricole :

  • pollution de l’eau, de l’air, des terres, des plages et de la mer et de notre nourriture ;
  • pollution en phosphates, ammoniac, mercaptan, protoxyde d’azote, hydrogène sulfuré, herbicides, fongicides, insecticides, métaux lourds (par ex le cadmium des engrais phosphatés), résidus médicamenteux, pollution bactériologique…
  • Il faut aussi considérer le réchauffement climatique dont l’agriculture est à la fois victime et responsable (responsable du 1/4 des émissions mondiales de GES selon le GIEC). Importer du soja c’est participer à la déforestation. Il faut savoir que l’ammoniac a un effet de serre 25 fois supérieur au CO2 et le protoxyde d’azote émanant des engrais est 300 fois plus puissant que le CO2.

 

2ème constat : une hyper complexité réglementaire voulue

Nous sommes devant un puits sans fond de complexité réglementaire. Année après année, le puits a été creusé et rempli, rempli : on a fait du « bourrage » réglementaire en affinant toujours plus les dispositions, avec toujours plus de détails, de cas particuliers, d’exception aux exceptions.

Cette sophistication concerne le volet maîtrise des fuites d’azote, c’est-à-dire l’arrêté préfectoral régional du 2 août 2018 « établissant le programme d'actions régional en vue de la protection des eaux contre la pollution par les nitrates d'origine agricole », complexifié encore d’une couche par l’arrêté modificatif du 18 novembre 2019, C’est ainsi que pour tout ce qui est épandage, les exploitants agricoles doivent se référer à un vademecum de 20 pages (en pièce jointe).

La sophistication à outrance concerne aussi les savants calculs de l’azote absorbé par les cultures qui fait l’objet de l’arrêté préfectoral régional du 17 juillet 2017 « établissant le référentiel régional de mise en oeuvre de l’équilibre de la fertilisation azotée pour la région Bretagne ». Cet arrêté comporte 12 annexes de tableaux de coefficients, de grilles de calcul et d’équations diverses avec doses pivot et plafond… Des équations du type 

X+Xa = (Pf + Rf –Pi) – (Ri +Mhs +Mha + Mhp + (Mr ou Mrci)), au total 91 pages de calculs agronomiques très savants sur le seul paramètre de l’azote.

 

Ainsi les 27 000 exploitations agricoles bretonnes doivent établir un plan prévisionnel de fumure, obéir à des règles d’épandage très pointues, remplir un cahier de fertilisation (ou cahier d’enregistrement des pratiques), et remplir une déclaration annuelle de fuites d’azote. Les installations classées sont en plus astreintes à l’établissement d’un plan d’épandage. 

Nul doute qu’il faut avoir de bonnes dispositions pour les mathématiques et du temps à y consacrer ou alors, bien évidemment, engraisser la coopérative ou la chambre pour établir ces calculs, via leurs logiciels et leurs conseillers dédiés.

 

Au final, après calcul de l’azote absorbé par chaque culture en fonction du rendement, on nous garantit qu’il n’y aura ni fuites d’azote, ni nuisances pour les riverains puisque les cultures au rendement exceptionnel vont absorber la totalité de l’azote qui sera apporté en des quantités minutieusement chiffrées selon les endroits et dans le respect d’un calendrier exigeant… de la fine dentelle donc !

 

En compulsant cette réglementation insolemment complexe, on se dit que l’absurde ou le ridicule des agronomes de bureau ne les tuent pas ; en revanche, il nous met en colère. Car à quelle réalité du travail agricole cela correspond-il ? Personne ne peut imaginer un seul instant que ce plan d’épandage virtuel pointilleux soit réalisable ? ! Il y a d’un côté les calculs mathématiques de dossier, de l’autre la réalité du travail agricole. Qui peut être dupe d’une pareille présentation ? Il est même effarant que l’on puisse avoir l’impudence de nous faire croire à la faisabilité d’un tel plan !

 

Plus de 24 000 exploitations agricoles en Bretagne et chacune des parcelles de ces 24 000 exploitations est soumise à ces obligations abracadabrantesques. C’est à la fois impraticables et incontrôlables. Ça s’appelle de l’enfumage, mettre en place un écran de fumée pour masquer la réalité.

Cette hyper-complexité réglementaire est voulue par les représentants de la profession agricole, notamment pour la raison suivante : plus la règlementation est complexe, plus elle est facile à contourner parce que personne ne s’y retrouve (voir extraits du livre de M. Bourblanc, pages 148-149, à distribuer).

 

Et puis... autre chose, où est l’armée d’inspecteurs des installations classées en capacité d’exercer le contrôle des 27 000 plans prévisionnels de fumure, 27 000 cahiers de fertilisation, sans compter les déclarations annuelles de fuites d’azote, documents que doivent tenir tous les exploitants agricoles ? En Bretagne, en 2016, il y avait 38 ETP de contrôleurs DDTM/DDPP pour contrôler 27 000 exploitations agricoles, soit 10 ETP de moins que 4 ans auparavant, en 2012 ; allez savoir si 4 ans après, aujourd’hui, nous ne sommes pas tombés à 28 ETP ! pour 27 000 exploitations.

 

Conclusion : à vouloir toujours aller plus loin au-delà des limites naturelles, pour tenter malgré tout de démontrer que les limites ne sont pas dépassées, on en vient à mettre au point sur papier, des systèmes d’une complexité de plus en plus sophistiquée… pour noyer le poisson.

 

3ème constat : les agriculteurs sont soumis à une obligation de moyens et pas de résultats. ll est très frappant de constater la différence de traitement entre une ICPE industrielle et une ICPE agricole. Pour une ICPE Industrielle, l’exploitant est tenu de limiter à tel niveau ses émissions dans l’eau et dans l’atmosphère, et choisit lui-même les moyens à mettre en oeuvre et les finance. Dans le cas des ICPE agricoles, rien de tout cela. Par exemple, l’Etat dit : il faut augmenter les capacités de stockage du lisier et pour ce faire, après négociation avec la profession, un système de subvention est mis en place. Quand les services de l’Etat rappellent qu’il ne faut pas que les fosses à lisier fuient, ils s’entendent répondre, on ne peut pas payer, il faut des aides (Et voilà comment 400 000 litres de lisier se sont déversés dans le Jaudy à Pédernec, en avril 1997, en tuant tous les poissons sur 13 km et comment l’agriculteur s’est suicidé en août suivant).

 

4ème constat - les mises aux normes successives sont toujours synonymes d’agrandissement et de concentration, parce que, poussés par la coopérative et la banque, les exploitants profitent des aides pour s’agrandir. C’était vrai pour la vague de construction de stations de traitement de lisier, c’est vrai pour la vague actuelle de construction de méthaniseurs. Plus de 115 unités agricoles de méthanisation déjà en fonctionnement en Bretagne et beaucoup d’autres en projet. Le gouvernement veut favoriser les grosses unités et n’aide que celles-là. Il s’agit, comme le dénonce René LOUAIL, de « pompes à subventions pour soutenir l’agriculture industrielle structurellement en crise ».

Ici le méthaniseur de la Cooperl conduit les agriculteurs à construire un nouveau type de bâtiment pour racler la partie solide du lisier. Le digestat qui sort du méthaniseur de la Cooperl est ensuite exporté hors de Bretagne, ce qui fait dire aux observateurs dans la presse, je cite : « Porcheries archi-pleines » « La Bretagne exporte sa merde ».

 

5ème constat - la logique arithmétique de l’instruction des dossiers ignore totalement les données environnementales : même dossier que l’on soit à Pommeret ou à Kergrist-Moëlou, que l’on soit à 87 mg de nitrates (mesurés en septembre 2019 à la fontaine du viaduc du pont-Neuf), à 25 mg ou à 50 mg, le dossier et son instruction n’en tiennent pas compte.

Ce dossier comme les autres s’assoie sur les données environnementales, qu’il s’agisse de la teneur en nitrates dans les eaux en aval mais aussi en matière de zone humide. A quoi sert de gloser sur la nécessaire protection des zones humides quand on laisse des constructions se développer en zone humide comme ici, en plus dans la proximité immédiate de points d’eau. En PJ n° 7, M. Méheust, qui n’est pas dans les clous au niveau des distances, demande une dérogation qui lui sera automatiquement accordée pour construire un bâtiment d’engraissement sur TRAC à 14 m d’un cours d’eau, une fosse à lisier extérieure non couverte à 8,5 m d’une mare, un fumière à 8 m d’un cours d’eau, etc… Les points d’eau n’ont qu’à bien se tenir !

Pour le reste, l’analyse de l’impact environnement de cette ICPE tient dans ce gros dossier en 1 seule phrase, page 8 : « Les menaces pouvant être liées à l’activité agricole sont l’érosion, la fertilisation et l’utilisation de biocides, d’hormones et de produits chimiques à l’intérieur de la zone ». C’est sacrément court comme étude d’impact !

 

 6ème constat :  une logique économique irresponsable

Dans un contexte de cours mondial du porc toujours fluctuant, volatil, quand le Crédit agricole prête à M. Le Corguillé 742 000 € venant s’ajouter aux prêts déjà contractés, ou 240 000 € à M. Méheust, on peut dire que le banquier prête à l’agriculteur la corde pour se pendre, le jour où les cours dévissent.

Rappelons, même si c’est tabou, qu’il y a en Bretagne une surmortalité par suicide, et dans les Côtes d’Armor plus encore que dans les autres départements.

Logique économique absurde également car on importe le soja OGM d’Amérique Latine en ruinant la paysannerie de là-bas, on exporte une partie de la merde car nous en sommes sursaturés (dans la région de Lamballe, nous nous situons au-dessus de la barre des 3 000 porcs par km2) ; et enfin on exporte les porcs produits, en Chine notamment, comme s’en vante tellement la Cooperl.

 

►Pour l’ensemble de ces raisons, nous ne pouvons pas nous satisfaire d’un dossier d’installation classée qui ne dit strictement rien de la protection de l’environnement et qui, même pour ce qui est du seul polluant évoqué, l’azote, n’est pas crédible.

 

►Nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce que l’on aggrave sans cesse la densité de porcs au km2 alors que l’éradication des algues vertes suppose d’alléger considérablement la charge azotée pour revenir en dessous de 10mg/l, ce qui ne se fera pas sans changement du système agricole comme les spécialistes le soulignent.

 

►Nous disons  stop, ça suffit, cette fuite en avant est pure folie et la croissance permanente défendue par M. Auffray, président costarmorcain de la Fédération nationale porcine, est un mythe dangereux.

 

►Début décembre, les Présidents de Commission Locales de l’Eau des huit baies à algues vertes ont déploré que le plan algues vertes 2 patine et ont voté une motion demandant plus de volontarisme dans son application. Mais tant que le plan fonctionnera sur la base du volontariat, une telle motion ne sera rien d’autre qu’un vœu pieux.   

 

Nous demandons à tous les pouvoirs publics en place : élus municipaux (qui n’émettent plus d’avis sur les dossiers d’ICPE), départementaux, régionaux (qui subventionnent à grands frais les projets industriels), membres de Commission Locale de l’Eau (qui baissent les bras), membres du CODERST (simple chambre d’enregistrement), services de l’Etat… de prendre enfin toutes leurs responsabilités pour sortir de cette logique de course effrénée à un productivisme

qui est destructeur de l’environnement et du climat,

qui est destructeur du tissu social (avec de moins en moins en moins d’emplois et le fléau des suicides).

 

Il faut travailler ensemble à favoriser clairement une réorientation de notre agriculture vers une agriculture paysanne, relocalisée, en commençant par dire non à ce type de projet.

laitue demer

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